
Un infirmier libéral peut-il être radié de l’Ordre pour des messages envoyés depuis son téléphone personnel, en dehors de tout acte de soin ? La réponse est clairement oui, comme le confirme cette décision de la Chambre disciplinaire nationale (CDN) de l’Ordre national des infirmiers, rendue publique le 11 juin 2026.
🔷 Faits
- La première patiente (désignée Mme Y) était une patiente active du cabinet, dont l’infirmier avait obtenu le numéro de téléphone personnel dans ce cadre professionnel ;
- La seconde (désignée Mme X) est décrite par la chambre comme une adulte fragilisée, ancienne patiente.
Les messages sont qualifiés par la chambre de « particulièrement choquants et inappropriés à caractère sexuel ». Les deux victimes déclarent souffrir psychologiquement de ces souvenirs.
L’affaire est remontée à l’Agence Régionale de Santé (ARS) Auvergne-Rhône-Alpes, qui a réagi en urgence par une suspension administrative de cinq mois (octobre 2025 – mars 2026), sur le fondement de l’article L. 4113-14 du Code de la santé publique. Parallèlement, les deux patientes ont déposé des plaintes disciplinaires auprès du Conseil interdépartemental de l’Ordre des infirmiers d’Auvergne, lequel s’y est associé. Ces plaintes ont abouti à une décision de radiation prononcée le 23 décembre 2025 par la chambre disciplinaire de première instance.
- un comportement inhabituel lié à une addiction à l’alcool pour laquelle il serait suivi médicalement ;
- des excuses présentées aux victimes ;
- le caractère disproportionné de la sanction de radiation.
🔷 Droit applicable
Les deux piliers déontologiques en cause
Article R.4312-4 CSP : « L’infirmier respecte en toutes circonstances les principes de moralité, (…) indispensables à l’exercice de la profession. »
Article R.4312-9 CSP : « L’infirmier s’abstient, même en dehors de l’exercice de sa profession, de tout acte de nature à déconsidérer celle-ci. »
L’échelle des sanctions disciplinaires
- Avertissement
- Blâme
- Interdiction temporaire d’exercice (avec ou sans sursis)
- Interdiction permanente d’exercice dans certaines conditions
- Radiation du tableau de l’Ordre (sanction maximale)
La procédure de suspension administrative de l’ARS
Point clé : suspension administrative de l’ARS et procédure disciplinaire de l’Ordre sont deux voies distinctes et cumulables. La fin de l’une ne met pas fin à l’autre.
La possibilité de réhabilitation après radiation
La jurisprudence comparable
🔷 Solution retenue par la Chambre disciplinaire nationale
Sur la réalité des faits : pas de contestation sérieuse
Sur la proportionnalité de la sanction : l’argument rejeté sans ambiguïté
« si M. Z allègue le caractère isolé de ce comportement, dont il s’excuserait auprès des victimes, et qu’il suit des soins pour guérir de son addiction, l’attitude de M. Z ne convainc pas cette Chambre qu’il a pris toute la mesure de la gravité des faits ; cette sanction a été justement fixée à la peine de radiation. »
- La vulnérabilité d’une des victimes (adulte fragilisée), qui aggrave la gravité des faits ;
- L’absence à l’audience d’appel, malgré plusieurs relances du greffe, qui révèle un défaut de prise de conscience ;
- Le mode opératoire similaire à l’égard de deux personnes distinctes, qui contredit la thèse d’un geste isolé imputable à un état passager.
Sur la notification et la publicité de la décision
🔷 Enseignements pratiques
1. La déontologie s’applique en dehors des soins
Réflexe à avoir : Ne jamais utiliser les coordonnées personnelles d’un patient (numéro de téléphone, e-mail) à des fins étrangères au suivi de soin. En cas de doute, consulter le code de déontologie infirmier ou un avocat spécialisé.
2. L’addiction ne constitue pas une cause d’exonération
Point de vigilance : Les difficultés personnelles ou médicales peuvent être mentionnées comme éléments de contexte, mais elles n’exonèrent jamais de la responsabilité disciplinaire lorsque des patients ont été victimes d’un comportement grave.
3. L’absence à l’audience est un signal désastreux
Erreur à éviter : La comparution est une opportunité unique pour présenter des arguments, manifester une remise en question et témoigner d’une prise de conscience. L’absence peut être considérée comme une une sorte d’indifférence.
4. La double procédure ARS / Ordre est une réalité à anticiper
5. La radiation n’est pas irréversible, mais le chemin est long
Pour aller plus loin
Cette décision illustre une tendance de fond : les chambres disciplinaires des professionnels de santé font preuve d’une fermeté croissante face aux comportements qui bafouent la confiance inhérente à la relation soignant-soigné. La relation de soin crée une situation d’asymétrie, le patient se trouve en état de vulnérabilité et de dépendance, qui commande une protection juridique renforcée.
FAQ
Qu’est-ce que la radiation d’un infirmier ? La radiation est la sanction disciplinaire la plus lourde applicable à un infirmier. Elle entraîne la suppression de son inscription au tableau de l’Ordre, ce qui lui interdit d’exercer la profession sur l’ensemble du territoire français. Elle est notifiée à toutes les instances ordinales et à l’ARS.
Un infirmier radié peut-il un jour réexercer ? Oui, sous conditions strictes. L’article L.4124-8 du Code de la santé publique prévoit qu’après un délai minimum de 3 ans depuis la décision définitive de radiation, l’infirmier peut saisir la chambre disciplinaire de première instance pour demander à être relevé de cette incapacité. La chambre statue souverainement et peut rejeter la demande.
L’Ordre des infirmiers peut-il sanctionner un comportement qui n’a pas eu lieu pendant des soins ? Oui. L’article R.4312-9 du Code de la santé publique impose à l’infirmier de s’abstenir, même en dehors de l’exercice de sa profession, de tout acte de nature à déconsidérer celle-ci. Un comportement privé peut donc constituer un manquement disciplinaire.
Quelle est la différence entre la suspension administrative de l’ARS et la radiation prononcée par l’Ordre ? La suspension administrative (art. L. 4113-14 CSP) est une mesure conservatoire et provisoire prononcée par l’ARS en cas de danger grave pour les patients. La radiation est une sanction disciplinaire définitive prononcée par les chambres disciplinaires de l’Ordre. Les deux procédures sont totalement indépendantes et peuvent se cumuler.
Quels sont les droits de l’infirmier lors d’une procédure disciplinaire ? L’infirmier bénéficie du principe du contradictoire : il est informé des griefs, peut consulter le dossier, présenter des observations écrites, être assisté ou représenté par un avocat à l’audience. Il peut faire appel de toute décision de première instance devant la Chambre disciplinaire nationale.
Que faire si je reçois une convocation devant une chambre disciplinaire de l’Ordre des infirmiers ? Ne pas rester seul face à cette procédure. Contacter immédiatement un avocat expert en droit de la santé ou en droit des professionnels de santé. La préparation du dossier, la rédaction des mémoires en défense et la comparution à l’audience sont déterminantes pour l’issue de la procédure.
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Références de la décision : Chambre disciplinaire nationale, 11 juin 2026, N°63–2026–00883
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