deconventionnement infirmier

Recevoir une décision de déconventionnement en tant qu’infirmier pour la durée de la convention, c’est-à-dire la sanction conventionnelle la plus sévère qui existe, sans que la CPAM ait pris soin d’en exposer clairement les bases légales, la période concernée, l’ampleur réelle des manquements reprochés, ni les raisons qui justifient cette sanction maximale plutôt qu’une mesure moins radicale : c’est précisément ce que sanctionne le tribunal administratif de Marseille dans une décision du 12 mars 2026.

Ce jugement offre aussi un guide précieux sur le contenu exact qu’une décision de déconventionnement doit impérativement comporter.

🔷Faits

L’infirmière libérale requérante exerce son activité dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle fait l’objet de deux contrôles de facturation successifs par la CPAM de ce département, qui donnent lieu à deux procédures parallèles s’étendant sur plus d’un an.

Premier contrôle (mars 2020 — janvier 2022) : Le 7 juillet 2022, la CPAM lui notifie simultanément un indu de 182.882,91 euros, résultant de son analyse de la facturation sur près de deux ans , et un avertissement conventionnel.

Second contrôle (9 août — 18 septembre 2022) : La CPAM diligente une nouvelle vérification, portant cette fois sur une période beaucoup plus courte, quelques semaines seulement. Le 18 octobre 2022, elle lui adresse un relevé des constatations identifiant de nouvelles irrégularités et un second indu de 22.905,35 euros.

L’indu total réclamé s’élève ainsi à plus de 205.000 euros sur l’ensemble de la période contrôlée.

Le 9 février 2023, la directrice générale de la CPAM des Alpes-de-Haute-Provence prononce à l’encontre de l’infirmière la sanction de déconventionnement pour la durée de la convention. Il s’agit de la sanction conventionnelle maximale : placée hors convention, l’infirmière ne peut plus pratiquer les tarifs conventionnés, ses patients ne bénéficient plus du remboursement standard par la sécurité sociale. En pratique, cela rend l’exercice libéral quasi impossible.

La décision de déconventionnement de l’infirmière est motivée par « l’importance des griefs constatés », à savoir des bilans de soins infirmiers (BSI) non transmis, des demandes d’accord préalable non transmises, des facturations non conformes à la prescription et le non-respect de la nomenclature (NGAP), leur caractère répété, et une « méconnaissance des règles et procédures applicables à la profession libérale d’infirmière ».

Le 3 mars 2023  saisit le Tribunal administratif de Marseille d’une requête en annulation.

🔷 Droit applicable

La compétence du juge administratif pour connaître du déconventionnement

Depuis la décision du Tribunal des Conflits du 9 février 2026, il est désormais définitivement établi que le déconventionnement d’un infirmier libéral, lorsqu’il constitue une sanction prononcée par la CPAM en raison de manquements conventionnels, relève de la compétence du juge administratif. Cette décision prononcée au motif que le placement hors convention « s’analyse comme une sanction se rattachant à l’exercice de prérogatives de puissance publique ».

La procédure conventionnelle de sanction : l’article 7.4.1 de la convention nationale

Les rapports entre les CPAM et les infirmiers libéraux sont régis par la convention nationale approuvée par l’arrêté du 18 juillet 2007, modifiée et complétée par plusieurs avenants, dont l’avenant n°6 qui a notamment introduit les bilans de soins infirmiers (BSI) et réformé la tarification des soins auprès des personnes âgées.
L’article 7.4.1 de l’arrêté portant approbation de la convention organise la procédure applicable en cas de non-respect des dispositions conventionnelles par un infirmier libéral. Cette procédure, parachevée par les articles 34  et suivants de la convention prévoient notamment :
  • Un avertissement préalable adressé à l’infirmier par lettre recommandée avec accusé de réception, exposant l’ensemble des faits reprochés ;
  • Un délai d’un mois à compter de cet avertissement pour que l’infirmier modifie sa pratique (sauf en cas de non-respect systématique de l’obligation de transmission électronique) ;
  • Une saisine de la commission paritaire départementale (CPD) dont l’avis est requis avant toute décision de sanction ;
  • Une décision du directeur de la CPAM qui doit être notifiée par lettre recommandée avec accusé de réception, préciser la date d’effet et les voies de recours, et être motivée.
L’échelle des sanctions comprend plusieurs niveaux, le déconventionnement pour la durée de la convention constituant la mesure la plus sévère, réservée aux cas les plus graves et notamment aux situations où l’amendement de la pratique est impossible.

L’obligation de motivation des décisions administratives défavorables

L’article L.211-2 du Code des relations entre le public et l’administration (CRPA) impose la motivation écrite de toutes les décisions administratives individuelles défavorables, et plus particulièrement de celles qui « infligent une sanction ».

L’article L.211-5 du CRPA précise le contenu de cette obligation :
« La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l’énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. »
Ces deux dispositions imposent à la CPAM, lorsqu’elle prononce un déconventionnement, d’exposer dans la décision elle-même, et pas seulement dans des courriers antérieurs, les bases légales et réglementaires applicables, les faits matériellement établis, et les raisons qui justifient la sanction prononcée.

 🔷 Solution retenue

L’annulation pour insuffisance de motivation

Le tribunal, dans un raisonnement d’une grande rigueur analytique, retient le moyen tiré de l’insuffisance de motivation et annule la décision sans examiner les autres moyens, appliquant là aussi une économie de moyens caractéristique de la jurisprudence administrative.

Le tribunal commence par rappeler le cadre légal : l’article 7.4.1 de la convention et les articles L.211-2 et L.211-5 du CRPA imposent que la décision soit motivée.

Il examine ensuite la décision du 9 février 2023 et constate qu’elle est certes motivée par l’existence de griefs précis (BSI non transmis, accords préalables manquants, facturations non conformes, non-respect de la nomenclature), leur caractère répété et la méconnaissance des règles professionnelles. Mais cette motivation estincomplète sur plusieurs points essentiels.

Le tribunal identifie cinq  erreurs :

Erreur n°1 — Absence des textes applicables : La décision « ne comporte aucune information sur les dispositions conventionnelles ou réglementaires applicables ». La CPAM n’a pas cité les articles 7.4.1. de la convention et 34.1 de l’avenant n°6 dont la méconnaissance fonde pourtant juridiquement la sanction.

Erreur n°2 — Absence de la période de contrôle : La décision ne mentionne pas à quelle période de facturation se rapportent les manquements retenus.

Erreur n°3 — Absence de l’étendue des faits reprochés : La décision ne précise ni le nombre d’actes concernés, ni le volume des irrégularités constatées.

Erreur n°4 — Absence de l’importance du préjudice causé : La décision ne mentionne pas les montants en jeu, ni l’indu de 22.905,35€ du second contrôle, ni, surtout, l’indu de 182.882,91€ du premier.

Erreur n°5 — Absence de justification de la sanction maximale : La décision ne comporte « aucun élément de nature à fonder la gravité de la sanction appliquée ». Or, le déconventionnement pour la durée de la convention est la sanction la plus lourde de l’échelle conventionnelle. La CPAM ne justifie pas pourquoi une mesure moins radicale (avertissement, déconventionnement partiel ou temporaire) n’aurait pas suffi.

Sur le renvoi aux courriers antérieurs : La CPAM faisait valoir que la décision renvoyait au courrier du 18 octobre 2022, lequel exposait en détail les griefs et était accompagné d’un « tableau synthétique ». Le tribunal écarte cet argument avec soin : si le courrier du 18 octobre 2022 expose les faits de manière précise, il « ne fait mention que de l’article 34.2 de l’avenant n°6 (…) sans faire mention des dispositions conventionnelles prévues aux articles 7.4.1. de la convention et 34.1 de l’avenant n°6 dont la méconnaissance justifierait la sanction prononcée ». Le courrier de référence est lui-même lacunaire sur les bases légales ; le renvoi à un document incomplet ne peut combler le défaut de motivation de la décision.

Sur l’absence du premier contrôle : La décision ne mentionne pas l’indu de 182.882,91€ ni l’avertissement du 7 juillet 2022. Or ces éléments constituent précisément le contexte, l’antécédent, qui pourrait justifier le prononcé de la sanction maximale. Sans les énoncer, la CPAM prive le juge et le professionnel de santé concerné de toute possibilité d’apprécier si la sanction était proportionnée à l’historique disciplinaire.
« Bien que les courriers du 7 juillet 2022 et du 18 octobre 2022 (…) aient régulièrement été notifiés à Mme A…, il appartenait à cette dernière d’énoncer les motifs de fait et de droit sur lesquels elle entendait, au terme de ces procédures, fonder la sanction de déconventionnement en litige. »
Le tribunal conclut : « La décision du 9 février 2023 ne satisfait pas à l’obligation de motivation prévue par les dispositions précitées et doit, pour ce motif, être annulée, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête. »
Ce que dit le tribunal :
« Toutefois, la décision en litige ne comporte aucune information sur les dispositions conventionnelles ou règlementaires applicables, la période de contrôle, l’étendue des faits reprochés, l’importance du préjudice constaté ni aucun élément de nature à fonder la gravité de la sanction appliquée. En outre, si la décision fait expressément référence au courrier du 18 octobre 2022 de relevé des constatations, qui expose de manière précise les griefs retenus à l’encontre de Mme A… et l’indu d’un montant de 22 905,35 euros résultant du contrôle opéré sur la période du 9 août au 18 septembre 2022, ce courrier fait seulement mention de l’article 34.2 de l’avenant n° 6 de la convention précitée relatif à la procédure applicable en cas de non-respect des dispositions de la convention sans faire mention des dispositions conventionnelles prévues aux articles 7.4.1. de la convention précitée et 34.1 de l’avenant n° 6 dont la méconnaissance justifierait la sanction ainsi prononcée. La décision en litige ne mentionne pas davantage l’indu d’un montant de 182 882,91 euros et l’avertissement, notifiés par un courrier du 7 juillet 2022, résultant du contrôle de facturation réalisé sur la période du 3 mars 2020 au 4 janvier 2022, lesquels sont seulement évoqués dans le courrier du 18 octobre 2022. Bien que les courriers du 7 juillet 2022 et du 18 octobre 2022 ainsi que la décision de la commission de recours amiable aient régulièrement été notifiés à Mme A… par la CPAM des Alpes-de-Haute-Provence, il appartenait à cette dernière d’énoncer les motifs de fait et de droit sur lesquels elle entendait, au terme de ces procédures, fonder la sanction de déconventionnement en litige. Par suite, la décision du 9 février 2023 ne satisfait pas à l’obligation de motivation prévue par les dispositions précitées et doit, pour ce motif, être annulée, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête ».

Enseignements pratiques

Ce que la CPAM doit impérativement énoncer dans une décision de déconventionnement

Cette décision constitue un guide pratique pour contester n’importe quelle décision de sanction conventionnelle insuffisamment motivée. Pour résister au contrôle du juge, une décision de déconventionnement doit comporter :
Élément obligatoire Contenu attendu
Les textes applicables Articles précis de la convention nationale et des avenants
La période de contrôle Dates de début et de fin de la période concernée
Les faits reprochés Détail des manquements constatés
Le préjudice financier Montants des indus résultant des deux contrôles
Les antécédents Avertissements et indus antérieurs notifiés
La justification de la sanction maximale Raisons pour lesquelles une sanction moindre est insuffisante

 

❌   Le renvoi à un courrier antérieur ne suffit pas si ce courrier est lui-même incomplet sur les bases légales de la sanction.

À retenir
  • L’annulation pour insuffisance de motivation est une protection réelle mais pas définitive : la CPAM peut reprendre la procédure correctement motivée.
  • Lutter sur la forme ne dispense pas de préparer une défense sur le fond (sur la réalité des griefs et sur la proportionnalité de la sanction).
  • Les indus et la sanction conventionnelle sont deux procédures distinctes, avec des voies de recours différentes : tribunal judiciaire pour l’indu, tribunal administratif pour le déconventionnement.
  • La modification de la pratique de facturation (ici, recours à une consoeur) est un élément favorable à invoquer pour l’appréciation de la proportionnalité.

Ce que l’infirmière libérale doit vérifier dès réception d’une décision de sanction conventionnelle

Réflexes à avoir
  1. Vérifiez systématiquement que la décision cite les textes applicables : articles de la convention nationale, avenants concernés.
  2. Vérifiez que la période de contrôle est identifiée dans la décision, pas seulement dans un courrier antérieur.
  3. Vérifiez que l’importance du préjudice est chiffrée et exposée dans la décision de sanction.
  4. Vérifiez les antécédents mentionnés : si la CPAM ne cite pas les indus ou avertissements antérieurs
  5. En cas de déconventionnement pour la durée de la convention, vérifiez que la décision justifie expressément l’impossibilité d’une sanction moindre (amende, déconventionnement temporaire). La sanction maximale appelle une motivation renforcée.
  6. Agissez dans les deux mois suivant la notification de la décision pour saisir le tribunal administratif.
  7. Contestez simultanément les indus devant le pôle social du tribunal judiciaire, dans les délais propres au contentieux de la sécurité sociale.

Sur les BSI et les accords préalables : les règles qui posent problème

Ce contentieux illustre également deux sources fréquentes de difficultés pour les infirmiers libéraux :

Le bilan de soins infirmiers (BSI) est le document établi par l’infirmier pour le médecin traitant afin de planifier les soins. Sa réalisation est une condition préalable à la facturation des forfaits journaliers. La CPAM peut exiger sa communication pour vérifier la conformité de la facturation. Ne pas disposer de BSI ou ne pas pouvoir les produire lors d’un contrôle expose à un indu sur l’ensemble des forfaits facturés sans justificatif.

Les demandes d’accord préalable concernent certains soins ou matériels dont la prise en charge est subordonnée à l’approbation préalable du service médical de la CPAM. L’oubli ou le retard de transmission de ces demandes est l’une des irrégularités les plus fréquemment relevées lors des contrôles de facturation.

Pour aller plus loin

Le déconventionnement est la sanction conventionnelle la plus lourde et la plus dévastatrice pour l’exercice libéral d’un infirmier. La contestation de cette décision relève de la compétence du juge administratif.

La décision du tribunal administratif de Marseille rappelle une vérité fondamentale : même une sanction fondée sur des griefs réels peut être annulée si elle est insuffisamment motivée. L’obligation de motivation n’est pas une simple formalité : c’est une garantie pour les professionnels de santé, qui oblige la CPAM à exposer clairement et exhaustivement les raisons qui la conduisent à prendre une mesure aussi grave.

Si vous êtes infirmière libérale et que vous venez de recevoir une notification d’indu, un avertissement ou une décision de déconventionnement, le temps joue contre vous : les délais de recours sont de deux mois et ne se prorogent pas. Un accompagnement juridique dès la réception des premiers courriers CPAM vous permet d’identifier les vices de procédure exploitables, de préparer une défense sur le fond et de ne pas laisser s’écouler des délais irrémédiables.

FAQ

Qu’est-ce que le déconventionnement pour la durée de la convention ? C’est la sanction conventionnelle maximale qu’une CPAM peut prononcer à l’encontre d’un infirmier libéral. Placé hors convention, l’infirmier ne peut plus pratiquer les tarifs conventionnés : ses patients ne bénéficient plus du remboursement normal par la sécurité sociale. En pratique, cette sanction met fin à l’exercice libéral viable.

Le tribunal administratif est-il bien compétent pour les litiges de déconventionnement ? Oui. Le déconventionnement, en tant que sanction prononcée dans l’exercice de prérogatives de puissance publique par la CPAM, relève de la juridiction administrative, et non du tribunal judiciaire, contrairement à la procédure d’indu.

Que devient l’indu si la décision de déconventionnement est annulée ? Les deux procédures sont indépendantes. L’annulation de la sanction conventionnelle (déconventionnement) ne remet pas en cause les procédures d’indu, qui relèvent du pôle social du tribunal judiciaire. Si les indus n’ont pas été contestés dans leurs propres délais, ils peuvent rester dus.

Quel délai pour contester un déconventionnement devant le tribunal administratif ? Deux mois à compter de la notification de la décision de déconventionnement. Ce délai est de rigueur.

Qu’est-ce qu’un BSI et pourquoi est-il si important pour la facturation ? Le bilan de soins infirmiers (BSI) est le document établi par l’infirmier pour le médecin traitant afin de planifier les soins. Il est obligatoire pour facturer certains forfaits journaliers de soins. L’absence de BSI lors d’un contrôle est l’une des causes les plus fréquentes de notification d’indu.

La CPAM peut-elle prononcer la sanction maximale dès le premier manquement ? Non, en règle générale. La procédure conventionnelle prévoit un avertissement préalable et un délai d’un mois pour que l’infirmier modifie sa pratique. Le déconventionnement pour la durée de la convention suppose des manquements répétés, graves, et ne nécessitant pas seulement une correction mais une mise à l’écart totale du dispositif conventionnel. La décision de prononcer la sanction maximale doit être expressément justifiée dans la décision.

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Pour lire le jugement : Tribunal administratif de Marseille, 3ème Chambre, 12 mars 2026, 2302124 | 
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Shanffou

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