
🔷 Les faits
Dans le cadre de ses missions de contrôle, la CPAM de l’Yonne procède à l’analyse de l’activité d’une infirmière libérale sur la période du 1er janvier 2016 au 30 juin 2017, soit dix-huit mois d’activité passés au peigne fin.
Le 9 avril 2018, la caisse notifie un constat d’anomalies portant sur un indu de 101 194,02 euros. Une somme considérable, représentant une remise en cause quasi-totale de la facturation de l’infirmière sur la période.
- Facturation d’actes hors nomenclature (NGAP) ;
- Facturation d’actes non prescrits ;
- Facturation d’actes sans pièce justificative, illisible ou non correspondante ;
- Facturation de frais kilométriques non conformes aux règles de la NGAP ;
- Cumuls d’actes non autorisés lors d’une même séance ;
- Majorations non cumulables avec un acte ;
- Facturation de jours fériés non prescrits et non justifiés ;
- Facturation d’actes non réalisés (soins facturés pendant des séjours hospitaliers du patient) ;
- Facturation sur la base de prescriptions falsifiées par ajout ou surcharge.
🔷 Droit applicable
Le fondement légal : l’article L. 133-4 du Code de la sécurité sociale
La règle de la charge de la preuve : une jurisprudence constante
- Civ. 2e, 16 décembre 2010, n° 09-17.188 : il appartient à l’organisme d’assurance maladie de rapporter la preuve du non-respect des règles de tarification et de facturation ;
- Civ. 2e, 28 novembre 2013, n° 12-26.506 : la preuve peut être rapportée au besoin par la production d’un tableau récapitulatif ; une fois cette preuve apportée, le professionnel est fondé à la discuter, à charge pour lui d’apporter la preuve contraire ;
- Civ. 2e, 23 janvier 2020, n° 19-11.698 : confirmation du rôle probatoire du tableau récapitulatif ;
- Civ. 2e, 30 novembre 2023, n° 21-24.899 : la preuve à la charge du professionnel de santé (pour renverser celle de la caisse) est une preuve libre.
- La CPAM prouve d’abord le non-respect des règles de facturation ;
- Le professionnel peut ensuite apporter la preuve contraire, par tout moyen.
La NGAP : un cadre d’application stricte
🔷 Solution retenue
Sur la régularité du contrôle : confirmée
Sur la charge de la preuve : la CPAM a tout faux
« La caisse soutient que le tribunal a inversé la charge de la preuve, elle affirme que c’est au professionnel de santé de justifier de l’exacte facturation des actes médicaux et non à la caisse d’établir le bien-fondé de l’indu réclamé. Elle ajoute que Mme [U] a, pour les patients dont les situations ont été relevées, utilisé des ordonnances surchargées, justifié après la facturation des actes non accompagnés de prescriptions préalables, établi des démarches de soins infirmiers (DSI) de façon irrégulière, facturé des actes non prévus par la nomenclature générale des actes professionnels (NGAP), facturé des indemnités kilométriques sans respectes les règles prévues par la NGAP. La caisse demande l’infirmation du jugement ».
« En application des dispositions des articles L. 133-4 du code de la sécurité sociale et 1315 devenu 1353 du code civil, il appartient à l’organisme d’assurance maladie de rapporter, à l’appui de sa demande de répétition de l’indu, la preuve du non-respect des règles de tarification et de facturation. »
Ce qui manquait dans les tableaux de la CPAM
- Tableau 1 : numéro de sécurité sociale, noms et prénoms des patients, date de naissance, total des sommes remboursées en 2016 et 2017, et total des indus ;
- Tableau 2 : dit « top patients » — les DSI (démarches de soins infirmiers) facturées en 2016 et au premier semestre 2017 ;
- Tableau 3 : par patient, le constat d’anomalies initial et la valeur détaillée de chaque grief (actes non inscrits NGAP, actes non prescrits, frais kilométriques, jours fériés, majorations non cumulables, pièces justificatives absentes ou inexploitables).
La conclusion de la Cour est sans appel :
« Au regard des lacunes des tableaux produits par la caisse, Mme [U] et la cour sont dans l’incapacité de comprendre la justification de l’indu revendiqué par la caisse. »
« Conformément aux textes et à la jurisprudence précités, la caisse échoue à établir la preuve du non-respect des règles de tarification et de facturation par Mme [U]. »
Le dispositif final : une réduction spectaculaire
La CPAM est en outre condamnée à payer à l’infirmière 1 500 euros au titre de l’article 700 du CPC, ainsi qu’aux dépens d’appel.
🔷Enseignements pratiques
Ce que cette décision change pour vous
- Quel acte vous avez facturé ;
- Quel acte elle aurait attendu ;
- Quelle est la différence de valeur ;
- Et, pour les indemnités kilométriques, les montants appliqués et ceux qu’elle retient.
Les erreurs fréquentes à éviter
Attention
- Ne jamais reconnaître spontanément l’intégralité de l’indu notifié, même partiellement, sans avoir analysé les tableaux. Toute reconnaissance devant la CRA peut limiter votre capacité à contester ultérieurement devant le juge (l’arrêt le rappelle : la caisse a argué oralement que certains assurés n’avaient pas été contestés devant la CRA).
- Ne pas croire que le contrôle est « régulier » signifie que l’indu est « prouvé » : ce sont deux questions distinctes que la Cour traite séparément.
- Ne pas confondre la preuve de la facturation (qui vous incombe en cas de contrôle) avec la preuve du caractère indu (qui incombe à la caisse).
À retenir
À retenir : La CPAM a l’obligation de prouver l’indu. Cette preuve passe impérativement par des tableaux récapitulatifs complets, mentionnant dates de soins, cotations comparées et différences de valeur acte par acte. Des tableaux trop synthétiques sont insuffisants et peuvent conduire au rejet de l’essentiel de l’indu réclamé, comme dans cette affaire où 98,6 % du montant initial a été écarté.
Pour aller plus loin
Si vous recevez une notification d’indu de votre CPAM, ne la subissez pas passivement. Analysez les tableaux joints, vérifiez qu’ils contiennent bien l’ensemble des éléments identifiés par la Cour d’appel de Paris, et faites-vous accompagner sans attendre.
FAQ – Indu CPAM infirmier libéral
Combien de temps ai-je pour contester un indu CPAM ? Vous disposez en principe de deux mois à compter de la notification pour saisir la CRA, puis de deux mois à compter de la décision de la CRA (ou de son silence au bout de deux mois) pour saisir le tribunal judiciaire (pôle social).
La CPAM peut-elle réclamer un indu pour des soins anciens ? Sauf fraude, la prescription en matière d’indu est en principe de 3 ans à compter de la date de paiement des actes (article L. 133-4 CSS). Au-delà, l’action est prescrite. Vérifiez toujours les dates des actes visés dans la notification.
Les tableaux de la CPAM sont insuffisants : que faire concrètement ? Signalez les lacunes dans vos observations écrites à la caisse, puis devant la CRA, et enfin devant le tribunal si nécessaire. La Cour de cassation admet que le professionnel peut utiliser tous moyens de preuve pour contester les éléments produits par la caisse.
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Pour lire l’arrêt : Cour d’appel de Paris, 22 mai 2026, 22/03657
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