
🔷Cadre juridique général
L’article L.521-1 CJA : le fondement du référé-suspension
« Quand une décision administrative, même de rejet, fait l’objet d’une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d’une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l’exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l’urgence le justifie et qu’il est fait état d’un moyen propre à créer, en l’état de l’instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. »
- L’urgence ;
- L’existence d’un doute sérieux quant à la légalité de la décision.
Le recours au fond : condition préalable
Pour déposer un référé-suspension, vous devez nécessairement avoir déposé simultanément (ou préalablement) un recours au fond, en l’occurrence un recours en excès de pouvoir tendant à l’annulation de la sanction disciplinaire. La procédure de référé suspension est donc un accessoire du recours au fond et ne peut exister sans lui.
La condition d’urgence : une présomption désormais établie pour les exclusions de plus d’un mois
La règle générale
En matière de sanction disciplinaire, l’enjeu est presque toujours financier : la perte totale de rémunération est le cœur du préjudice.
L’arrêt de référence : CE, 18 décembre 2024, n°492519 (Département de l’Oise)
« Une mesure prise à l’égard d’un agent public ayant pour effet de le priver de la totalité de sa rémunération doit, en principe, être regardée, dès lors que la durée de cette privation excède un mois, comme portant une atteinte grave et immédiate à la situation de cet agent, de sorte que la condition d’urgence doit être regardée comme remplie. »
- Toute exclusion temporaire de fonctions d’une durée supérieure à un mois, ou toute révocation, fait présumer l’urgence, l’agent n’a plus à démontrer la réalité de son préjudice financier en détaillant ressources et charges ;
- C’est désormais à l’administration de renverser cette présomption en justifiant de circonstances particulières : ressources importantes de l’agent, nécessités impérieuses du service ou autre intérêt public.
Dans l’affaire elle-même, le Conseil d’État a annulé l’ordonnance du tribunal administratif d’Amiens qui avait rejeté la demande en exigeant de l’agent qu’il démontre que la privation de traitement « bouleverserait ses conditions d’existence ». Cette exigence est désormais contraire à la jurisprudence.
Ce que l’administration peut opposer pour renverser la présomption
- Les ressources importantes de l’agent (épargne conséquente, revenu du conjoint suffisant à maintenir le niveau de vie) ;
- Les nécessités impérieuses du service (rare : la suspension de l’exécution de la sanction implique la réintégration immédiate d’un agent jugé dangereux pour le service) ;
- Tout autre intérêt public sérieux.
Décisions qui illustrent la présomption d’urgence :
Tribunal administratif de Paris, 6 janvier 2026, 2535894 :
« En premier lieu, la condition d’urgence à laquelle est subordonné le prononcé d’une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu’il entend défendre. Une mesure prise à l’égard d’un agent public ayant pour effet de le priver de la totalité de sa rémunération doit, en principe, être regardée, dès lors que la durée de cette privation excède un mois, comme portant une atteinte grave et immédiate à la situation de cet agent, de sorte que la condition d’urgence doit être regardée comme remplie, sauf dans le cas où son employeur justifie de circonstances particulières tenant aux ressources de l’agent, aux nécessités du service ou à un autre intérêt public, qu’il appartient au juge des référés de prendre en considération en procédant à une appréciation globale des circonstances de l’espèce. »
Voir également :
Conseil d’État, Juge des référés, 28 mai 2025, 503476
🔷La condition de doute sérieux : les moyens les plus efficaces
Qu’est-ce qu’un « doute sérieux » ?
Le doute sérieux n’est pas la certitude d’illégalité : c’est l’existence d’un moyen de droit qui, en l’état de l’instruction, paraît de nature à justifier l’annulation. Le juge des référés n’examine pas l’affaire au fond : il apprécie seulement si le moyen invoqué est sérieux. Il faut se dire que le juge des référés est le juge de l’évidence.
Les moyens de doute sérieux les plus opérants en matière disciplinaire
Sur la forme et la procédure (légalité externe):
Sur le fond :
🔷La procédure : de la saisine à l’audience
Conditions de forme : simultanéité avec le recours au fond
- L’exposé des faits et de la procédure ;
- La démonstration de l’urgence (désormais présumée pour toute exclusion > 1 mois) ;
- Le ou les moyens de doute sérieux ;
- Les pièces justificatives (dossier disciplinaire, sanction notifiée, preuves de la situation financière si nécessaire).
Le délai d’instruction : quelques semaines
Cas particulier : le rejet sans audience (L.522-3 du CJA)
Si le juge estime que la demande « ne présente pas un caractère d’urgence » ou est « manifestement mal fondée », il peut la rejeter par ordonnance motivée sans audience. C’est ce qu’avait fait, à tort le juge des référés du tribunal d’Amiens dans l’affaire ayant abouti à l’arrêt du Conseil d’Etat concernant la présomption d’urgence ( Conseil d’État, Chambres réunies, 18 décembre 2024, 492519).
Les effets de la suspension
Effets sur l’emploi : en principe, la suspension de l’exécution de la sanction implique la réintégration de l’agent dans ses fonctions ou dans un emploi équivalent.
🔷Démarches à accomplir
Dès la notification de la sanction
- Vérifiez la date de notification : le délai de recours contentieux de 2 mois commence à courir à partir de la notification ;
- Calculez immédiatement la durée de la privation de traitement : si elle excède un mois, la présomption d’urgence s’applique ;
- Identifiez les vices de procédure et les moyens de fond sur lesquels fonder le doute sérieux ;
- Contactez un avocat en droit public : la rédaction d’un référé-suspension efficace requiert une maîtrise technique des deux conditions et une connaissance précise de la jurisprudence.
Ce qu’il ne faut pas faire
- Déposer seulement le référé sans recours au fond : le référé est irrecevable sans recours au fond simultané ou antérieur ;
- Se contenter d’affirmer l’urgence financière sans la caractériser : même si la présomption s’applique, il faut la mentionner explicitement dans votre requête.
À retenir
- Le référé-suspension suspend l’exécution d’une sanction disciplinaire en urgence, en quelques semaines.
- Deux conditions cumulatives : urgence + doute sérieux sur la légalité.
- Depuis CE, 18 décembre. 2024, n°492519 : présomption d’urgence si la sanction prive l’agent de sa rémunération pendant plus d’un mois.
- L’administration peut renverser cette présomption mais la charge lui incombe.
- Le doute sérieux peut naître d’un vice de procédure (ex : absence d’information du droit de se taire), d’une disproportion dans la sanction ou de faits non établis.
- Le référé ne peut être déposé que s’il est accompagné d’un recours au fond.



