
Vous avez reçu une notification d’indu de la CPAM pour des centaines de milliers d’euros ? Avant de paniquer, lisez cette décision.
Le 6 mai 2025, la Cour d’appel de Montpellier a rendu un arrêt très intéressant : un indu de 269 800,49 € notifié à une infirmière libérale a été intégralement annulé, parce que la CPAM n’avait pas rapporté la preuve du grief qu’elle invoquait.
Le principe rappelé avec force : c’est la CPAM qui doit prouver la violation des règles de facturation, pas l’infirmier qui doit prouver son innocence. Une activité trois fois supérieure à la moyenne régionale ? Une argumentation fondée sur des témoignages ? Pas suffisant.
Cette décision est à lire en miroir avec le jugement du TJ de Nantes du 6 mars 2026 qui, lui, avait confirmé un indu dans un cas où les erreurs de facturation étaient avérées et reconnues. Deux décisions, deux cas de figure opposés, pour une leçon commune : tout dépend de la solidité de la preuve apportée par la caisse.
Les faits : 269 800 € réclamés pour avoir « travaillé en même temps que sa remplaçante »
Une infirmière libérale et son activité de remplacement
Madame [L] exerce en libéral dans l’Hérault. Comme beaucoup de professionnelles de santé libérales, elle organise des remplacements ponctuels : elle a conclu plusieurs contrats successifs avec une infirmière remplaçante, Madame [U] [P], couvrant sur le papier les périodes du 1er juillet 2014 au 30 avril 2016.
Ces contrats sont rédigés avec des dates continues (début/fin), mais en pratique, Madame [P] ne remplaçait Madame [L] que 6 à 7 jours par mois, les autres jours étant consacrés à d’autres remplacements ou à ses congés.
Le contrôle et l’indu notifié
En août 2016, la CPAM de l’Hérault informe Madame [L] de l’engagement d’une analyse de son activité professionnelle.
- Facturation d’actes exercés par une tierce personne – actes côtés non exécutés
- Activité journalière au-delà du seuil de qualité des soins (grief qui sera finalement abandonné)
En mars 2017, la caisse notifie un indu de 271 658,15 €, réduit à 269 800,49 € (le second grief étant abandonné).
La thèse de la CPAM : Madame [L] aurait continué à travailler en parallèle de sa remplaçante, ce qui signifierait que les actes facturés au nom du cabinet auraient été « côtés non exécutés » par la remplaçante, les patients auraient en réalité été soignés par la titulaire, mais les soins auraient été facturés deux fois ou de façon irrégulière.
- Les contrats de remplacement couvrant de longues périodes continues
- Le fait que l’activité de Madame [L] était trois fois supérieure à la moyenne régionale
- Deux rapports d’audition de conjoints de patients
En première instance : condamnation à 269 800 €
Madame [L] fait appel.
Le droit applicable : qui doit prouver quoi dans une procédure d’indu ?
L’article L. 133-4 du Code de la sécurité sociale
« En cas d’inobservation des règles de tarification ou de facturation (…), l’organisme de prise en charge recouvre l’indu correspondant auprès du professionnel ou de l’établissement à l’origine du non-respect de ces règles et ce, que le paiement ait été effectué à l’assuré, à un autre professionnel de santé ou à un établissement. »
La règle cardinale : la charge de la preuve pèse sur la CPAM
« Il appartient à l’organisme d’assurance maladie de rapporter, à l’appui de sa demande de répétition de l’indu fondée sur les dispositions de l’article L. 133-4 du code de la sécurité sociale, la preuve du non-respect des règles de tarification et de facturation. »
Une fois que la CPAM a rapporté cette preuve, c’est alors, et seulement alors, au professionnel de la discuter et d’apporter la preuve contraire.
Le cadre du remplacement infirmier
L’article L. 4312-44 du Code de la santé publique et l’article 5.2.3 de la convention nationale régissant les rapports entre infirmiers libéraux et Assurance Maladie posent le principe que l’infirmier peut recourir à un remplaçant, mais en s’abstenant d’accomplir tout acte professionnel pendant la période de remplacement.
À RETENIRLa règle de base du remplacement infirmier est simple : si vous êtes remplacé, vous ne travaillez pas. Toute preuve que vous avez travaillé en même temps que votre remplaçant peut fonder un indu sur l’intégralité des actes facturés pendant la période.
La solution retenue : la CPAM n’a pas prouvé l’activité simultanée
L’infirmation totale du jugement de première instance
1. Les contrats de remplacement mal rédigés ne présument pas l’activité simultanée
Les contrats visaient des périodes continues de plusieurs mois. La CPAM en déduisait que la titulaire avait continué de travailler en même temps que sa remplaçante et qu’elle n’avait donc pas respecté les règles de facturation.
« une erreur de compréhension a été faite de notre part en indiquant la durée de remplacement au lieu d’indiquer le nombre de jours effectués. Nous pensions que les dates de début et de fin de contrat couvraient la durée de remplacement et non pas une durée continue. Je remplaçais Madame [L] uniquement 6 à 7 jours par mois car les autres jours j’avais un autre remplacement et m’octroyais des jours de repos. »
2. Les témoins de la CPAM confirment… le remplacement !
« Si la caisse prétend que Madame [H] [L] exerçait son activité d’infirmière en même temps que sa ou ses remplaçantes, elle produit uniquement deux rapports d’audition de conjoints de patients […] qui sont inopérants à démontrer que Madame [H] [L] exerçait son activité d’infirmière en même temps que sa remplaçante. Au contraire, ils établissent que Madame [H] [L] a bien été remplacée pour réaliser les soins nécessaires. »
3. Une activité supérieure à la moyenne ne présume aucune violation
La CPAM avait mis en avant que le niveau d’activité de Madame [L] était trois fois supérieur à la moyenne régionale, laissant entendre que cela démontrait à lui seul l’existence d’une activité illicite.
« Le moyen selon lequel son activité est largement supérieure à la moyenne régionale ne peut laisser présumer l’existence d’un lien de causalité avec le grief reproché à Madame [H] [L]. »
4. La CPAM disposait de tous les documents pour vérifier elle-même
« La caisse disposant par ailleurs des feuilles de soins et des actes tarifés lui permettant de contrôler les actes et la tarification retenus par la professionnelle de santé. »
Cette phrase est un signal adressé à toutes les caisses : si elles ont accès aux feuilles de soins et aux actes tarifés, elles pouvaient procéder à un contrôle précis acte par acte, patient par patient, jour par jour. En choisissant de ne pas le faire et de se fonder sur des éléments généraux(statistiques, contrats mal rédigés, deux témoignages), elles n’ont pas rapporté la preuve requise.
« La Cour, INFIRME le jugement du Pôle social du tribunal de grande instance de Montpellier du 3 juillet 2019 en ses entières dispositions. Statuant à nouveau, DIT que l’indu découlant de la facturation d’actes exécutés par une tierce personne (actes côtés non exécutés) pour un montant de 269 800,49 € n’est pas fondé. CONDAMNE la Caisse primaire d’assurance maladie de l’Hérault aux entiers dépens d’appel. »
Enseignements pratiques
Ce que cette décision change pour les infirmiers libéraux
1. Contester un indu n’est pas un combat perdu d’avance
RÉFLEXE À AVOIRDès réception d’une notification d’indu, ne payez pas immédiatement. Analysez le dossier avec un avocat expert dans la défense des professionnels de santé pour évaluer la solidité des preuves de la caisse.
2. Identifier le grief précis et les preuves qui le soutiennent
- Identifier précisément quel grief est retenu
- Vérifier si les preuves produites par la CPAM établissent effectivement ce grief
- Si les preuves sont insuffisantes ou ambiguës, les contester point par point
3. Un contrat de remplacement imparfait n’est pas rédhibitoire
ATTENTIONUn contrat mal rédigé peut nourrir les soupçons d’une caisse et déclencher un contrôle. Rédigez toujours vos contrats de remplacement avec précision : mentionnez les jours de remplacement effectifs, pas seulement une période continue. Consultez le modèle de l’Ordre des infirmiers et complétez-le soigneusement. Un avocat peut également vous aider à rédiger le contrat de remplacement.
4. Les statistiques d’activité ne font pas la preuve
La CPAM utilise fréquemment des données statistiques pour identifier des « anomalies » et déclencher des contrôles. Une activité supérieure à la moyenne régionale peut alerter la caisse, c’est son rôle. Mais devant le tribunal, ce seul argument ne suffit pas à justifier un indu.
- Produire un tableau détaillé acte par acte, patient par patient
- Identifier des actes précis comme non réalisés (témoignages des patients eux-mêmes, dossiers médicaux incompatibles, absence de matériel de soins correspondant…)
- Établir un lien de causalité entre l’anomalie statistique et une violation concrète des règles de facturation
5. Vos documents de remplacement sont votre meilleure défense
- L’attestation détaillée de la remplaçante expliquant la réalité des jours de remplacement
- Les justificatifs de rétrocession (relevés comptables certifiés) attestant du versement régulier d’honoraires
RÉFLEXE À AVOIRConservez pendant 5 ans minimum :
- Le contrat de remplacement signé des deux parties, transmis au conseil de l’Ordre
- Les justificatifs de rétrocession d’honoraires (attestation comptable, virements)
- Tout document prouvant votre absence pendant le remplacement (billets de transport, factures d’hôtel, certificats médicaux si arrêt maladie…)
- Les feuilles de soins signées par la remplaçante
Ce que cette décision n’exclut pas : le pendant négatif
Cette décision favorable ne doit pas masquer une réalité : si la CPAM rapporte correctement la preuve de la violation, l’indu sera confirmé.
FAQ — Charge de la preuve et indu CPAM infirmier libéral
1. La CPAM a-t-elle vraiment l’obligation de prouver l’indu, ou est-ce moi qui dois prouver que je n’ai pas commis d’erreur ?
Aux termes de l’article L. 133-4 CSS combiné à l’article 1353 du Code civil, il appartient à la CPAM de rapporter la preuve du non-respect des règles de tarification et de facturation. Ce n’est que dans un second temps que vous pouvez, si vous le souhaitez, apporter la preuve contraire.
2. Mon activité est deux fois supérieure à la moyenne de mes confrères. La CPAM peut-elle s’en servir pour fonder un indu ?
3. Mon contrat de remplacement couvre une longue période continue alors que mon remplaçant n’intervenait que quelques jours par mois. Cela me nuit-il ?
4. La CPAM a recueilli des témoignages de patients. Cela prouve-t-il que je travaillais en même temps que mon remplaçant ?
5. Combien de temps dure une procédure de contestation d’indu ?
Dans l’affaire commentée : notification d’indu en mars 2017, jugement TGI en juillet 2019, arrêt d’appel en mai 2025. Soit 8 ans de procédure. La durée est souvent liée à la complexité du dossier et aux délais des juridictions.
6. Si je gagne en appel, la CPAM rembourse-t-elle mes frais d’avocat ?
7. Cette décision s’applique-t-elle aussi aux médecins et aux kinésithérapeutes ?
8. Que se passe-t-il si la CPAM prouve effectivement l’indu ?
Dans ce cas, vous devrez rembourser.
Si la caisse rapporte une preuve solide, tableau détaillé des actes irréguliers, témoignages précis des patients confirmant l’absence de soins ou l’erreur de cotation, prescriptions manquantes, le tribunal confirmera l’indu.
Synthèse : ce qu’il faut retenir
La CPAM doit prouver la violation des règles de tarification et de facturation (art. L133-4 CSS + art. 1353 Code civil). Ce n’est que si elle y parvient que le professionnel doit apporter la preuve contraire.
- Une activité statistiquement supérieure à la moyenne régionale
- Des contrats de remplacement couvrant de longues périodes continues (si l’erreur de rédaction est expliquée)
- Des témoignages qui, en réalité, confirment la régularité du remplacement
- Rédiger des contrats de remplacement précis (jours effectifs, pas de périodes continues fantômes)
- Conserver toutes les preuves de remplacement : attestations, rétrocessions, feuilles de soins
- En cas d’indu, analyser la solidité des preuves de la caisse avant toute décision
- Saisir la Commission de recours amiable dans les 2 mois
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Faire appel si nécessaire : la première instance n’est pas toujours le dernier mot



