proportionnalité sanction disciplinaire
Vous avez commis une faute, vous en convenez, mais la sanction prononcée vous semble hors de proportion avec ce qui vous est reproché : une révocation pour un manquement isolé, une exclusion de plusieurs mois pour des faits qui auraient pu mériter un avertissement. Est-ce que le juge peut intervenir ? Depuis l’arrêt d’Assemblée du Conseil d’État du 13 novembre 2013, dit arrêt Dahan, la réponse est oui et de manière bien plus large qu’auparavant. Le contrôle de la proportionnalité des sanctions disciplinaires des agents publics est aujourd’hui l’un des leviers les plus puissants de la défense contentieuse. Voici tout ce qu’il faut savoir pour en bénéficier.

🔷Cadre juridique général

L’arrêt Dahan : passage au contrôle normal

L’arrêt d’Assemblée CE, 13 novembre 2013, M. Dahan, n°347704 marque un tournant majeur.

Dans cette décision rendue dans sa formation la plus solennelle, le Conseil d’État abandonne le contrôle restreint et adopte un contrôle normal, parfois aussi appelé contrôle entier ou contrôle de pleine proportionnalité.

Le Conseil d’État juge désormais :
« Il appartient au juge de l’excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens, de rechercher si les faits reprochés à un agent public ayant fait l’objet d’une sanction disciplinaire constituent des fautes de nature à justifier une sanction et si la sanction retenue est proportionnée à la gravité de ces fautes. »

Cette formule a été reprise et confirmée dans de nombreuses décisions postérieures, notamment par l’arrêt du Conseil d’État, 16 février 2015, commune de Saint-Dié-des-Vosges, n°369831, et est aujourd’hui appliquée de façon constante par l’ensemble des juridictions administratives.

Ce que le juge vérifie depuis Dahan

Depuis 2013, le juge administratif effectue un double contrôle :
Premier niveau :  Qualification juridique des faits : les faits reprochés constituent-ils bien une faute disciplinaire ? Le juge vérifie la matérialité des faits ET leur caractère fautif. Des faits inexacts ou ne constituant pas une faute entraînent l’annulation de la sanction, quelle que soit sa nature.
Second niveau :  Proportionnalité : à supposer que les faits soient établis et fautifs, la sanction choisie dans l’échelle des sanctions est-elle proportionnée à leur gravité réelle ? C’est ici que l’arrêt Dahan innove : le juge ne se contente plus de vérifier l’absence d’excès grossier , il procède à une évaluation autonome de la proportionnalité, en tenant compte de l’ensemble des circonstances.

🔷Les critères de proportionnalité : ce que le juge prend en compte

La jurisprudence post-Dahan a progressivement dégagé les critères pertinents pour apprécier la proportionnalité d’une sanction. Voici les principaux éléments que votre défense devra mettre en avant :

Critères liés aux faits eux-mêmes

  • La gravité intrinsèque des manquements : actes délibérés vs négligences, faits uniques vs comportement répété, intentions de l’agent ;
  • L’étendue du préjudice causé au service, aux collègues ou aux usagers ;
  • Le caractère continu ou ponctuel des manquements ;
  • La nature des fonctions exercées : la même faute peut être plus ou moins grave selon que l’agent occupe un poste d’encadrement ou d’exécution.

Critères liés à la personnalité et à la carrière de l’agent

  • L’absence d’antécédents disciplinaires : un agent dont le dossier est vierge doit se voir appliquer une sanction plus clémente qu’un agent déjà sanctionné pour les mêmes faits ;
  • L’ancienneté des services et la qualité générale des évaluations ;
  • La reconnaissance des faits et les regrets exprimés ;
  • Les mesures correctives mises en place avant la sanction ;
  • L’âge et les perspectives professionnelles : la révocation d’un agent en fin de carrière a des conséquences plus limitées que celle d’un jeune agent.

Critères contextuels

  • Le contexte managérial dégradé dans lequel les faits se sont produits (dysfonctionnement du service etc..) ;
  • Les circonstances atténuantes spécifiques à la situation ;

🔷Vos droits en détail

Droit de contester la proportionnalité dès le stade du conseil de discipline

Le contrôle de proportionnalité ne concerne pas seulement le tribunal administratif : vous pouvez et devez défendre la proportionnalité dès la séance du conseil de discipline. Vos observations orales et écrites devant le conseil constituent la première occasion de faire valoir les circonstances atténuantes et la disproportion éventuelle de la sanction envisagée.

Les membres du conseil de discipline tiennent compte de ces éléments dans leur avis. Un avis favorable à une sanction plus légère, même non suivi par l’administration, constituera un appui précieux devant le tribunal administratif.

Droit de saisir le tribunal administratif pour excès de pouvoir

Si la sanction est disproportionnée, le recours en excès de pouvoir devant le tribunal administratif compétent s’ouvre dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision. C’est l’article R.421-1 du Code de justice administrative qui pose ce principe :

« La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée.        Lorsque la requête tend au paiement d’une somme d’argent, elle n’est recevable qu’après l’intervention de la décision prise par l’administration sur une demande préalablement formée devant elle. Le délai prévu au premier alinéa n’est pas applicable à la contestation des mesures prises pour l’exécution d’un contrat. »

Par conséquent, le juge annulera la sanction s’il constate qu’elle est en effet disproportionnée aux faits.

🔷Démarches à accomplir

Constituer un dossier de défense sur la proportionnalité de la sanction

Pour contester efficacement la proportionnalité d’une sanction, rassemblez :
  1. Vos évaluations professionnelles des 5 à 10 dernières années (pour montrer la qualité de vos services) ;
  2. Votre extrait de dossier disciplinaire (pour démontrer l’absence d’antécédents) ;
  3. Témoignages de collègues sur votre comportement professionnel habituel ;
  4. Documents attestant des mesures correctives prises avant la sanction ;
  5. Rapports médicaux ou psychologiques si le contexte de santé mentale est pertinent ;
  6. Toute pièce attestant du contexte ayant conduit aux faits (dégradation de l’environnement de travail, pression hiérarchique, etc.).

Construire l’argumentation juridique

La motivation de la sanction doit être soigneusement analysée pour identifier si l’administration a :
  • Pris en compte les circonstances atténuantes ;
  • Ignoré des éléments favorables à l’agent ;
  • Retenu la sanction maximale sans expliquer pourquoi une sanction moindre ne suffisait pas ;
  • Traité différemment des agents placés dans des situations comparables (rupture d’égalité).

 

Erreurs fréquentes à éviter

  • Reconnaître les faits sans nuancer leur portée : même si vous admettez les faits, contextualisez-les systématiquement.
  • Invoquer uniquement des vices de procédure sans développer la défense sur la proportionnalité : les deux moyens sont complémentaires.
  • Négliger les antécédents positifs : un dossier professionnel irréprochable sur 20 ans est un argument de poids

Réflexes à avoir

  1. Constituez votre dossier de carrière (évaluations, absence d’antécédents) dès le début de la procédure.
  2. Rédigez des observations écrites circonstanciées avant la séance du conseil.
  3. Identifiez les circonstances atténuantes et les mesures correctives prises.
  4. Comparez votre sanction avec celles prononcées pour des faits similaires dans la jurisprudence.
  5. Saisissez le tribunal administratif dans les 2 mois si la sanction est disproportionnée.

Attention

L’annulation pour disproportion ne signifie pas que vous ne serez pas sanctionné du tout. Le tribunal peut aussi substituer une sanction plus légère ou renvoyer l’affaire à l’administration pour qu’elle statue de nouveau, en tenant cette fois compte de la proportionnalité. L’objectif n’est pas nécessairement l’absence totale de sanction, mais l’obtention d’une sanction juste.

FAQ — Proportionnalité de la sanction disciplinaire

Peut-on invoquer la proportionnalité si les faits sont très graves ? Oui, même pour des faits graves. La proportionnalité ne signifie pas l’absence de sanction : elle signifie que la sanction doit être adaptée à la gravité réelle des faits.
L’absence d’antécédents disciplinaires est-elle un argument décisif ? C’est un argument important, mais pas automatiquement décisif. Pour les fautes les plus graves (détournement de fonds, violence etc…), l’absence d’antécédents ne suffit généralement pas à exclure une sanction sévère.
*****
Sur le même sujet: Contester une sanction disciplinaire devant le tribunal administratif

Le cabinet Hanffou peut vous accompagner tout au long de votre démarche en construisant une argumentation juridique solide. Prendre rendez-vous 

Categories: Fonction Publique

Shanffou

Partage cet article